| about Annalena | |||||||||||||||||||||||||||||||||||
| par Alexandra Midal | |||||||||||||||||||||||||||||||||||
Après avoir orchestré la collaboration entre M/M, Pierre Huyghe et Philippe Parreno pour le café Etienne Marcel à Paris, produit les films de la série No Ghost Just a Shell de Parreno et Huyghe édité la série Penelope de Jorge Pardo, Anna Lena révolutionne l’édition du design en mâtinant la logique de production cinématographique à celle de la commande d’une œuvre d’art. Anna Lena sélectionne minutieusement artistes, écrivains, chef-op, designers, théoriciens, cinéastes,… et leur propose de s’inscrire dans une fiction et de concevoir des luminaires qu’elle édite avant de les faire photographier par Inès van Lansweerde. Clef de voûte d’un paysage lumineux en construction, pour cette nouvelle série, Anna Lena a proposé à Bruce Sterling, le célèbre auteur de science-fiction, de designer sa lampe. Que révèle cette incursion d’un maître de la SF, féru de technologie, dans le monde du design ? La science-fiction a pris un essor considérable quand à la fin du XIXe siècle, la société mécanique s’est imposée dans toute l’Europe de l’Ouest, et est entrée en résonance avec les scénarios imaginés par les écrivains de ce genre littéraire. Fonctionnant selon le mode de l’amplification, la science-fiction ne propose pas une exploration imaginaire d’un futur hypothétique, mais offre une focale gros plan sur des éléments en métamorphose – parfois des détails- de notre société. De son côté, si la paternité du design a longtemps été attribuée à la va-vite au Britannique William Morris, co-fondateur du mouvement des Arts & Crafts, cette discipline a émis ses premiers balbutiements concurremment. Le design et la science-fiction sont liés à un même contexte historico-machiniste, chacun interrogeant à sa manière la relation complexe et tourmentée de l’homme à la technique. Doublement fécondé par les artistes et les architectes, le design s’est construit comme le territoire de la domesticité et s’est emparé à bras le corps des problématiques liées à la production industrielle. Il a proposé un modèle souvent vilipendé où son auteur, le designer, prend place au cœur de la société marchande, la contestant ou y collaborant, l’invectivant ou s’y soumettant tour à tour. C’est à la lumière de cet antagonisme que C(lamp) de Bruce Sterling, cofondateur du cyberpunk avec William Gibson et auteur de Shimatrice +, de Tomorrow Now ou, encore de l’anthologie Mozart en verres miroirs se dévoile. Composée de serre-pinces (en anglais=clamp) industrialisées et glanées dans les bacs d’un Home Depot, C(lamp) est une structure hélicoïdale aux accents Métabolistes et organiques qui déploie une critique mélancolique du déchet et de la récupération. Aux antipodes de l’esthétique rétro S.F, ou de la modernité technophile décrite de manière lapidaire par Gibson dans sa nouvelle Le Continuum Gernsback : « Tout n’était que décor de théâtre, accessoires sophistiqués élaborés pour jouer à vivre dans le futur »1, Sterling propose une sculpture post-ready-made de notre temps, qui ne tient pas directement à l’objet mais aux conditions de sa production. De surcroît, C(lamp) narre une aventure intellectuelle, celle de l’effritement à rebours de l’industrialisation, et dans le même temps, elle ouvre sur les conditions de pensée de nouvelles formes, fonctions et histoires littéralement réassemblées à partir de l’existant. Au-delà du concept de « pathetic fallacy », que Sterling emprunte à John Ruskin dans Tomorrow Now, --avec lequel il a glané le locus award de la non-fiction—et qui consiste en la projection tronquée de nos sentiments apposée à des symboles, à des prothèses, à des objets morts, le monde matériel se propose comme un paysage à remodeler encore et encore. C’est à cet endroit que Sterling développe sa relation entre design et SF, non seulement ce lien tient à la prévalence explosive du design dans le quotidien : autant dans sa production matérielle qu’intellectuelle, mais aussi à l’expansion territoriale de la SF dans ce même quotidien : ensemble, ils engendrent des mondes parallèles qui se rejoignent. Passer de l’analyse du design au statut de designer surprend en
premier lieu un Sterling amusé et conquis, il doit ce mouvement à deux
facteurs d’importance, l’invitation à enseigner le
design à Pasadena, et surtout à l’édition
de C(lamp) ; une proposition initiée par la productrice/éditrice
d’un nouveau genre Anna Lena qui a notamment signé la production
du dernier café des Costes à Paris, le défilé Prada
au Q.G du P.C, No Ghost Just a Shell, le disque d’Ann
Lee ou la série Penelope de Pardo. Cette dernière ;
une publication annuelle de lampes vendue en souscription, tel un abonnement à un
magazine et à l’instar du Journal Piece de John
Knight (1976) pour lequel l’artiste abonna cent de ses amis et
collectionneurs à des revues de décoration provoquant,
comme l’explique Dan Graham dans son texte intitulé Art & design,
une modification substantielle du cadre de vie : « […] est
une oeuvre d'art qui peut adopter l'espace de l'architecture comme l'oeuvre
d'art conventionnelle ne peut le faire - la salle de bain, le garage...
Elle utilise les aspects du design intérieur de l'architecture
qui intègre déjà une table basse, un porte-revues
ou une table de nuit L'oeuvre […] en mettant au premier
plan l'ingérence, au sein de la sphère privée de
la vie domestique, d'envois au design subliminal, adopte un point de
vue philosophico-éthique distant »2.
De même, avec Penelope, le souscripteur reçoit
une boîte sans deviner plus avant la qualité de la lampe à venir
et cette revisitation de l’art conceptuel, son inscription dans
le quotidien, sa production en pointillé, infléchissent
son domicile. Curieusement, c’est en mêlant production cinématographique
et commande d’œuvre, qu’Anna Lena invente une nouvelle
manière d’éditer le design qui offre des fragments
scénarisés d’une histoire en devenir. Ses propositions
lumineuses de Sterling à Pardo, de Huyghe à Parreno soutiennent
une position inaugurale d’un ancrage du design dans une polarité entre
contestation et fiction. |
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